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2.1 Introduction

En 1990, l'économiste Laurent Thévenot qui s'inscrit dans la mouvance institutionaliste et le sociologue Luc Boltanski disciple de Bourdieu prennent dans De la Justification une « position innovante pour comprendre la complexité des sociétés modernes » (Breviglieri et al., 2009, p.9), parce qu'ils combinent une approche à la fois normative et pragmatique. Pour les auteurs, la notion de culture met en évidence les symboles partagés, elle ne résout pas la problématique de l'accord, autrement dit elle n'apporte pas de réponse aux conflits résultants du choc des cultures. C'est sur cette prémisse que ce duo contre nature d'un économiste et d'un sociologue va s'intéresser pour le premier aux systèmes diversifiés d'établissement de la valeur et pour le second à la critique pour finalement converger sur la notion de justification. La collaboration wiki est une source riche de critiques et de justifications c'est pour cela qu'utiliser les mondes de Boltanski et Thévenot nous apparaît être une piste invitante. Dans ce chapitre, nous étudierons dans un premier temps les apports de De la justification; dans un second temps, nous analyserons l'ajout d'un septième monde, le monde projet; dans un troisième temps, nous décrirons le processus critique; dans un quatrième temps, nous positionnerons la collaboration wiki au sein des sept mondes; dans un cinquième temps, nous simulerons la guerre des mondes lors de l'arrivée de la collaboration wiki dans les organisations socio-sanitaires; et enfin dans un sixième temps, nous aborderons l'idéologie des mondes et l'utopie de la collaboration wiki.

2.2 Les six mondes de Boltanski et Thévenot

La justification consiste à « décrire de la façon la plus précise possible, le genre de ressources auxquelles les personnes pouvaient avoir à faire au cours de leurs disputes en considérant qu'une grande partie de la vie sociale consistait à critiquer et à se justifier » (Boltanski, 2010, min.39:00) (voir annexe). L'objectif de ce travail sur la justification a été de créer « un système de codage pour analyser les disputes en leur conservant leur caractère d'incertitude et en rendant justice à l'extraordinaire inventivité développée par les personnes pour critiquer et pour se justifier. En considérant que cette inventivité n'était pas infinie, mais qu'elle devait puiser dans un répertoire commun » (ibid, min 40:00). Autrement dit, les auteurs ouvrent la boîte noire de la base normative sur laquelle s'appuyait la critique en sociologie sans l'expliciter. Ils vont ainsi définir six mondes : le monde de l'inspiration, le monde domestique, le monde civique, le monde de l'opinion, le monde industriel et le monde marchand. Ces mondes sont des idéaux types basés sur des philosophies politiques, dans lesquels des acteurs partagent un principe supérieur commun spécifique à chacun des mondes. Pour penser ces mondes, Boltanski et Thévenot vont d'abord définir des modèles de cités à partir des axiomes suivants (Boltanski et Thévenot, 1991, p.96 à 102) :

  • Axiome 1 : le principe de commune humanité est une forme d'équivalence fondamentale qui regroupe les membres d'une cité sous une même humanité
  • Axiome 2 : le principe de dissemblance qui exclut les situations d'éden, et impose un minimum de deux états pour les membres d'une cité
  • Axiome 3 : la commune dignité qui garantit à chaque membre un pouvoir identique pour accéder aux différents états
  • Axiome 4 : l'ordre de grandeur c'est-à-dire l'ordonnancement des états selon une échelle de valeur, ordre qui entre en tension avec le premier axiome
  • Axiome 5 : une formule d'investissement souligne le coût ou le sacrifice nécessaire pour passer d'un état inférieur à un état supérieur
  • Axiome 6 : le principe de bien commun « pose que le bonheur, d'autant plus grand que l'on va vers les états supérieurs, profite à toute la cité, que c'est un bien commun'' »

C'est sur la base de ces axiomes et sur des expressions canoniques de la philosophie politique occidentale (Boltanski dans B et al., 2009, p.21) que les auteurs ont construit les mondes. Les philosophies politiques sont tirées des ouvrages de référence suivants (B&T, 1999, p.192 à 199) :

  • Pour le monde inspiré l'ouvrage de B. Demory, de 1974, La Créativité en pratique;
  • Pour le monde domestique l'ouvrage de P. Camusat, de 1970, Savoir-vivre et promotion;
  • Pour le monde de l'opinion l'ouvrage de C. Schneider, de 1970, Principes et techniques des relations publiques;
  • Pour le monde civique les guides syndicaux CFDT, de 1983, Pour élire ou désigner les délégués et CFDT, de 1981, La section syndicale;
  • Pour le monde marchand l'ouvrage de M.H. McCormack, de 1984 What they don't teach you at Harvard Business School;
  • Pour le monde industriel l'ouvrage de M. Pierrot, de 1980 Productivité et conditions de travail; un guide diagnostic pour entrer dans l'action.

À partir des caractéristiques extraites de chacun des ouvrages de référence, les auteurs ont établi des catégories qui leur servent ensuite à construire une grille d'analyse des mondes. Ces catégories sont les suivantes (Boltanski et Thévenot, p. 177 à 181) :

  • Le principe supérieur commun : Ce principe de coordination, qui caractérise la cité, est une convention constituant l'équivalence entre les êtres. Elle stabilise et généralise une forme de rapprochement;
  • L'état de grand : La définition des différents états de grandeur repose principalement sur une caractérisation de l'état de grand. L'état de petit est défini soit négativement par défaut de la qualité de grand, soit, moins directement, en indiquant que les petits sont réduits à ne jouir que de leur bonheur particulier, et donc en stigmatisant les expressions dérisoires de cette autosatisfaction;
  • La dignité des personnes : Dans le modèle des ordres légitimes que nous avons identifié, les gens partagent une même humanité, exprimée dans une capacité commune à s'élever dans le bien commun. Le fondement en nature de cette commune 'dignité' fait parler à son propos d'une « vraie nature », « innocente ». L'innocence se fait voir dans la façon dont les gens s'abandonnent à l'éden d'une situation naturelle, en fermant les yeux sur les insinuations d'êtres douteux;
  • Le répertoire des sujets : Pour chacun des mondes, on peut dresser une liste, un 'répertoire des sujets', le plus souvent qualifiés par leur état de grandeur ('petits êtres' ou 'grands êtres');
  • Le répertoire des objets et des dispositifs : Dans chaque monde, les 'répertoires des objets', ou leur combinaison dans des 'dispositifs' plus compliqués, sont agencés avec des 'sujets', dans des situations qui se tiennent, on peut dire qu'ils contribuent à objectiver la grandeur des personnes;
  • La formule d'investissement : La 'formule d'investissement' est, comme nous l'avons vu en présentant le modèle, une condition majeure d'équilibre de la cité, puisqu'en liant l'accès à l'état de grand à un sacrifice, elle constitue une 'économie de la grandeur' dans laquelle les bienfaits se trouvent « balancés » par des charges (pour reprendre les termes de Rousseau dans le 'Contrat social';
  • Le rapport de grandeur : Le 'rapport de grandeur' spécifie la relation d'ordre entre les 'états de grandeur' en précisant la façon dont l'état de grand, parce qu'il contribue au 'bien commun', comprend l'état de petit;
  • Les relations naturelles entre les êtres : Ces relations, exprimées par des verbes dans les rapports, doivent s'accorder aux grandeurs des 'sujets' et 'objets' qu'elles unissent selon les rapports d'équivalence et d'ordre que fondent la cité (ce qui n'implique donc pas que tous les êtres soient dans le même état). Certaines supposent des grandeurs de même importance, d'autres expriment un gradient'';
  • La figure harmonieuse de l'ordre naturel : La relation d'équivalence n'est connue que révélée par une distribution des états de grandeur harmonieuse, c'est-à-dire conforme à la formule d'investissement;
  • L'épreuve modèle : L'épreuve modèle, ou grand moment, est une situation qui se tient, préparée pour l'épreuve, dont l'issue est donc incertaine, et dans laquelle un dispositif pur, particulièrement consistant, se trouve engagé;
  • Le mode d'expression du jugement : Dans chaque monde, le jugement qui marque la sanction de l'épreuve est exprimé différemment. Ce mode d'expression caractérise la forme de manifestation du supérieur commun;
  • La forme de l'évidence : La forme de l'évidence est la modalité de connaissance propre au monde considéré;
  • L'état de petit et déchéance de la cité : Les qualifications de l'état de petit, caractérisé par l'autosatisfaction, sont souvent moins claires que celles de l'état de grand (lorsqu'elles n'en sont pas la simple négation), soit parce que l'identification cesse d'être possible aux abords du 'chaos', lorsque les êtres sont en passe de se 'dénaturer', soit que les désignations de la petitesse laissent transparaître des grandeurs d'autres natures rabaissées dans des figures de dénonciation.

Lorsque les acteurs évoluent dans l'un des six mondes sans qu'ils rencontrent d'objets équivoques provenant d'un autre monde, ils sont dans une situation dite naturelle. Dans chacun des mondes, les acteurs partagent des grandeurs qui correspondent aux qualités principales reconnues dans les différents mondes. Pour se mesurer les uns aux autres, les grands utilisent des objets en liens avec les principes supérieurs communs, sorte de symboles distinctifs de leur grandeur. Dans le monde de l'inspiration, le principe commun en d'autres mots, la valeur suprême c'est l'imagination, la créativité. Un être grand est un créatif, un génie, qui est ouvert, imaginatif, singulier, original, rêveur. À l'opposé, un être petit qui ne sera pas reconnu dans ce monde est un conformiste routinier, qui prône l'inertie, qui est bloqué « dans la reproduction du déjà connu » (Boltanski et Thévenot, 1991, p.206). Ce monde de créatifs favorise, les rencontres, la prise de risque, le rejet des normes, les attitudes irrationnelles, le recours à l'inconscient ou l'adoption d'un langage différent. Dans ce monde les objets sont rares, il s'agit davantage d'une expérience intérieure difficile à objectiver. Dans le monde domestique, le principe commun c'est le respect de la hiérarchie, de la tradition. Un être grand sort du rang, il est distingué, éduqué, franc ou discret, ce peut être un père, une famille, un roi, un chef (ibid, p.210). À l'inverse un être petit est irrespectueux des traditions, des règles de bienséance, il est vulgaire, impoli, traitre, c'est un étranger, un célibataire, un animal, un inconnu. Ce monde traditionaliste et ordonné aux frontières clairement définies reconnait la franchise, le respect des traditions, le rejet de l'égoïsme, avec des grands qui doivent faire l'honneur de leurs subordonnés. Chaque individu a une position dans une chaîne de dépendance et la personnalité des grands se retrouve dans celle du serviteur (ibid, p.117-118). Dans ce monde, on joue sur les objets d'apparat, tels que les vêtements, les titres, le rang, pour souligner sa position hiérarchique. Dans le monde civique, la valeur suprême c'est le collectif, c'est la volonté générale qui domine. Sont considérés comme grands les individus représentants de collectivités ou les collectifs qui s'emploient à unifier, souvent leur grandeur repose sur la légalité de leur action, ce sont par exemple des collectivités publiques, des élus, des délégués ou des adhérents (ibid, p.232-233). À l'opposé, les petits sont individualistes et égoïstes. Ce monde valorise la participation à l'action collective, à la lutte pour défendre ses droits. Les objets sont ici nombreux, ce sont des lois, des décrets, des protocoles, des codes, des critères en passant par les slogans, les tracts, etc. Dans le monde de l'opinion, le principe supérieur commun c'est l'image, on s'appuie sur l'opinion des autres. Quelqu'un de grand est reconnu, réputé, visible de tous, persuasif, charismatique, mue par l'amour-propre, dans ce monde : « la célébrité fait la grandeur » (ibid, p.223). Le petit est celui qui n'a pas de prestige ou qui s'illusionne sur sa propre grandeur. Ce monde valorise le renoncement au secret, les grands sont des personnages publics. Les objets sont des noms, des produits, des marques, des supports papier, etc. Dans le monde industriel, la valeur suprême c'est l'efficacité, la performance, on est productif et tourné vers l'avenir. Les grands sont performants, fiables, opérationnels, ils maîtrisent leur domaine et ont acquis une routine, ce sont des professionnels, des experts, des spécialistes, ou des scientifiques. Les petits aux contraires sont improductifs, inefficaces, aléatoires voir tout simplement inactifs. Ce monde valorise : le travail, les standards, les mesures, l'analyse, l'harmonie systémique et structurelle. En gestion de projet par exemple le développement du corpus de connaissances a été dans les années 1980 pris en compte par des associations professionnelles qui ont établi les standards à suivre (Bredillet, 2010). Les objets représentatifs sont : les plans, les variables, les facteurs, les quantités, les causes, les outils, les ressources, les méthodes. Enfin, le monde marchand a pour principe commun supérieur la compétition c'est-à-dire le marché. Les grands sont des gagnants, des millionnaires, dont l'archétype est l'homme d'affaires. Le petit est pauvre, c'est un perdant, il est en situation d'échec. Les objets de ce monde s'inscrivent dans le luxe et la rareté.

2.3 Le septième monde de Boltanski et Chiapello

Après la publication de De la Justification en 1991, l'ouvrage a connu un franc succès, tout en soulevant de nombreuses critiques. L'une de ces critiques est à l'effet qu'il pourrait exister d'autres mondes que les six présentés initialement. Lafaye et Thévenot vont ainsi réfléchir la justification écologique dans un article publié dans la Revue française de sociologie. Des éléments pertinents sont présentés, mais les auteurs en arrivent à la conclusion que : « la grandeur verte paraît encore insuffisamment outillée pour servir largement dans des justifications ordinaires et permettre leur mise à l'épreuve » (Lafaye et Thévenot, 1993). En 1999, Boltanski publie avec Eve Chiapello professeur à HEC Paris Le nouvel esprit du capitalisme dans lequel les auteurs présentent une vue historiographique du champ managérial et construisent un septième monde, le monde projets. Dans cet ouvrage les auteurs répondent à trois critiques faites à De la Justification (DJ).

« Nous sommes partis, plus précisément, de trois critiques faites à ce modèle qui, bien que partiellement injustifiées, nous ont semblé suffisamment importantes pour être sérieusement considérées. La première de ces critiques reprocher à DJ de ne concerner, finalement, que la microsociologie – la description de situations d'interactions – et de laisser de côté le contexte macrosociologique ou sociétal de l'action. La seconde, s'indignait de ce que l'accent soit mis, dans DJ, sur les disputes orientées vers la justice (avec souvent, pour issue, l'établissement d'un compromis) en passant sous silence ou en sous-estimant les dimensions injustifiables de l'action sociale, les rapports de force, voire de violence. Enfin la troisième critique mettait l'accent sur le caractère anhistorique du modèle présenté dans DJ.» (Boltanski, dans Breviglieri et al., 2009, p.25)

À la source de ce septième monde, on trouve le facteur de contingence technologique d'un monde connecté par un réseau d'ordinateurs. C'est sur la base de la collaboration à distance et en temps réel, qui s'appuie sur des structures flexibles, horizontales et sans frontière que la cité par projets s'est construite. À l'ère d'Internet, le capitalisme s'approprie le mot "réseau" né des théories neurologiques puis informatiques, mais c'est le projet qui sert de fin à la connexion, car sans projet, il n'y aurait que des flux, sans aucune cristallisation structurelle. (Boltanski et Chiapello, 1999, p.169-170).

« Le projet est précisément un amas de connexions actives propre à faire naître des formes, c'est-à-dire à faire exister des objets et des sujets, en stabilisant et en rendant irréversibles des liens. Il est donc une poche d'accumulation temporaire qui, étant créatrice de valeur, donne un fondement à l'exigence de faire s'étendre le réseau en favorisant les connexions.» (ibid, p.170)

C'est pour cette raison que les auteurs préféreront en référence à "l'organisation par projets" utiliser l'expression cité par projets, à celles de cité connexionniste ou de cité réticulaire, l'épreuve que nous développerons plus loin, se situant à la fin des projets (ibid, p.171-172). Les projets sont des mini-espaces de calcul (ibid, p.173) générateurs d'ordre au milieu d'un océan de flux. Dans le monde projet, le principe supérieur commun est l'activité projet et l'extension du réseau, ce qui permet même à des acteurs anti-capitalistes d'accéder à la dignité du projet (ibid, p.181) sans entrer en conflit de valeur. Les grands du monde par projets sont engagés, engageants et mobiles. Il ne fait que peu de différence entre les sphères privée et professionnelle ou médiatique (ibid. p.185). Cette tendance se confirme 13 ans après dans l'ambiguïté des frontières qui séparent le privé du public dans les réseaux sociaux en ligne. Le grand n'est pas un chef dans le sens hiérarchique du terme, il est un fédérateur d'énergie, un intégrateur ou un facilitateur qui n'a pas peur du doute (ibid, p.187-188). Ce qui le rend plus à même de composer avec l'incertitude de la complexité du réel. Dans le répertoire des sujets, c'est un chef de projet, un médiateur. Le petit est inengageable de par son intolérance et sa rigidité.

Après une première lecture du monde projet, notre réaction était critique. Comme Bruno Karsenti le souligne, nous avions du mal à percevoir la nouveauté d'une cité par projets qui semblait présente de façon diluée dans les six cités originelles. Par exemple, on pourrait argumenter que des capacités attribuées au gestionnaire de projet sont présentes dans le monde industriel. On pourrait aussi dire qu'il ne s'agit pas à proprement parler d'un nouveau monde, mais d'une simple évolution d'un monde existant, comme le monde industriel. Pour Karsenti, « la cité par projets n'a pas atteint le degré de fermeté qui la constitue en cité proprement dite, c'est-à-dire en modèle de justice » et « ''elle (la cité par projets) reste affectée d'une double carence en termes de sécurité et de justice."» (Karsenti, dans Breviglieri et al., 2009, p.429)

Après plusieurs relectures, nous avons choisi d'intégrer la cité par projets dans notre grille d'analyse. Premièrement, notre revue de littérature sur les fondements de la collaboration wiki nous montre qu'il y a des changements profonds qui s'opèrent au sein des organisations dont les racines nous renvoient à la contre-culture américaine et à la Seconde Guerre mondiale. Ces changements sont bels et bien caractérisés par un vocabulaire commun avec la cité par projets. On parle des deux côtés, d'horizontalité, de réseau, et connexion. De plus, si évolution il y a, notre interprétation des défis de la collaboration wiki en santé nous montre, que bien des organisations du système socio-sanitaire sont encore bel et bien ancrées dans une réalité qui est proche du monde industriel, du monde marchand et du monde civique. L'existence en parallèle du monde projet même s'il n'est pas encore aussi solide que les autres mondes, nous donne certains arguments pour penser le choc qu'entraine la collaboration wiki. Deuxièmement, le monde projet possède une singularité que l'on ne peut retrouver dans les autres mondes. Ainsi, le réseau du monde domestique s'oppose en tout point à celui du monde projet, le premier est déterministe alors que le second est volontariste. Le monde industriel s'inscrit dans la performance et la standardisation qui souvent entravent l'adaptabilité du système projet, c'est d'ailleurs pour la même raison que l'on a pensé l'organisation par projet pour libérer les équipes projets des contraintes d'une organisation fonctionnelle. Le québécois Michel Cartier et son collègue Jon Husband soulignent que « durant l'ère postindustrielle, le principal défi sera de permettre aux citoyens de prendre la parole» (Cartier et Husband, 2010, p.56). Cette dernière citation nous amène à un autre point important à relever, à savoir que le monde projet apporte du nouveau sur le terrain des biens communs. Dans le monde civique, les communs sont gouvernés par des représentants à qui l'on délègue le pouvoir. Dans le monde projet, les grands ont pour mission de partager l'information à tous, de se connecter aux autres, de leur inspirer la collaboration et la participation, ils ne sont pas délégués pour remplir un rôle, leur autorité dépend de leurs compétences. On peut ainsi rapprocher certaines des caractéristiques du monde projet aux biens communs d'Oström ou encore à une collaboration wiki ancrée dans la contre-culture.

« Le « grand » de la cité par projets renonce également à exercer sur les autres une forme ou une autre domination en se prévalant de propriétés statutaires hiérarchiques qui lui donneraient une reconnaissance facile. Son autorité ne dépend que de sa compétence. Il n'impose pas ses règles ou ses objectifs, mais admet de discuter ses positions (principe de tolérance). » (Boltanski et Chiapello, 1999, p. 200)

Finalement, l'outil wiki lui-même fait échos au connexionnisme du monde projet, puisqu'il est réticulaire de nature. Un wiki est constitué de pages reliées entre elles par des hyperliens.

2.4 L'épreuve, compromis et nouveau principe supérieur commun

Les sept mondes ne sont pas figés dans leur forme, ils font l'objet d'une évolution continuelle orchestrée par les logiques de justification des acteurs qui l'habitent. Ainsi, lorsqu'il y a désaccord sur les grandeurs des personnes dont la position au sein d'un monde ne serait pas juste, nous sommes en présence d'un litige (Boltanski et Thévenot, 1991. p.168). Les auteurs différencient le litige marqué par l'incertitude de l'épreuve, de la démonstration lorsqu'il n'y a pas de défaillance de grandeurs.

« Un litige va donc consister à contester que la situation soit bien ordonnée, et à réclamer un réajustement des grandeurs » (ibid, p.169).

Les acteurs vont régler le litige à travers un procès en trois mouvements. Dans un premier mouvement, il consiste à relever les « dysharmonies entre les grandeurs des personnes et des objets engagés, traduites en termes de 'défaillance' » (ibid). En d'autres mots, on s'attache à montrer que des objets ne sont pas à leur place et/ou que des personnes font défaut à leur état de grandeur. Dans un second mouvement, appelé controverse, seront interrogés les facteurs de contingences qui pourraient être à l'origine de la défaillance relevée dans le premier mouvement. Si un tel facteur était révélé, cela disculperait la personne ayant fait défaut.

« La controverse apparaît pour décider si les êtres défaillants doivent sortir diminués du constat de défaillance ou si, ce constat n'étant pas jugé probant, une nouvelle chance doit leur être donnée de faire leur preuve. » (ibid, p.170).

Le troisième mouvement remet en question la validité du facteur de contingence évoqué par la controverse. Plus on élimine les facteurs de contingence, plus l'épreuve est considérée pure. Il demeure cependant illusoire d'éliminer tout facteur de contingence d'une épreuve. Ce sont précisément ces perturbations au sein d'un monde qui ouvrent les esprits à d'autres mondes possibles.

« Chacun des mondes dans lesquels se réalise le modèle d'une cité et qui, pris en lui-même, possède un caractère de complétude et d'autosuffisance porte la trace, par ce tohu-bohu, de la possibilité d'autres mondes » (ibid, p.171).

On parlera d'épreuve modèle, pour désigner un litige qui a lieu à l'intérieur d'un même monde et qui n'utilise pour le régler que ses propres ressources. Bien sûr on peut créer des épreuves pures en limitant le champ des possibles à son propre monde, mais la réalité est plus complexe et confronte en permanence les principes, les sujets et les objets de plusieurs mondes. Certains sujets et objets peuvent même appartenir à différents mondes ou bien faire appel à un monde dans une situation donnée, alors qu'ils en mobiliseront un autre dans une autre situation, on parle alors de situations composites (ibid, p.267). Dans De la Justification, les personnes ne sont pas attachées à un monde, seuls les objets le sont (ibid, p.266).

Dans leur analyse des situations composites, Boltanski et Thévenot repartent dans un premier temps d'une épreuve modèle qui n'aurait pas trouvé d'accord et dont certains des protagonistes dans ce qu'ils qualifient d'opération de dévoilement, cherchent à disqualifier certains sujets du fait qu'ils ne fassent pas partie du monde dans lequel l'épreuve de déroule (ibid, p.267). Ces sujets étrangers peuvent avoir une influence plus ou moins grande sur l'épreuve, allant d'un simple facteur de contingence les prenant pour un machin parmi d'autres, à un élément distrayant (ibid, p.268). Les auteurs présentent deux grands types d'épreuves. Le premier type d'épreuves sont celles dans lesquelles, la référence à d'autres mondes renforce l'épreuve et ne conteste pas le monde déployé par l'épreuve. Dans certains cas, on pourra ainsi faire appel dans le règlement d'une épreuve entre mondes, à des circonstances atténuantes, en soulignant la misère des petits (ibib, p. 274) qui se voient diminués dans le monde qui cherche à les sanctionner alors que leurs motifs se justifient dans un autre monde. Le second type d'épreuves sont celles dans lesquelles, la référence à d'autres mondes conteste le principe de l'épreuve. Dans ce cas, il s'agit de trouver un accord qui rend l'épreuve valide. On cherchera alors dans un premier mouvement à dénoncer les étrangers (à défaire le bien commun en le dénonçant comme bien particulier p.270), autrement dit, on remet en question le principe supérieur commun qui soutient l'épreuve. C'est cette opération de dévoilement des fausses grandeurs qu'engage le règlement du différend que les auteurs nomment critique (ibid, p.275-276). Ensuite, dans un second mouvement on met en valeur un bien commun d'un autre monde.

« Dans le différend, le désaccord portera donc non seulement sur la grandeur des êtres en présence, mais sur l'identification même des êtres qui importe et des êtres sans importance et, par là, sur la vraie nature de la situation, sur la 'réalité' et sur le bien commun auxquels il peut être fait référence pour réaliser l'accord. La visée ne sera donc plus de refaire l'épreuve de façon qu'elle soit plus pure et plus juste en éliminant les privilèges et en neutralisant les handicaps, mais de démystifier l'épreuve en tant que telle pour placer les choses sur leur vrai terrain et instaurer une autre épreuve valide dans un monde différent. » (ibid, p.275-276).

Pour nous aider à comprendre les conflits entre mondes et la teneur des critiques croisées qui en résultent, Boltanski et Thévenot nous présentent un tableau des critiques (ibid, p.291 à 334) que synthétise Mailhot (Mailhot, 2004, p.51).

Tableau n.1 : tableau des critiques repris de Mailhot (2004) p.51

Après avoir compris les racines des différends entre mondes, il est nécessaire de dépasser l'épreuve et de trouver un compromis au bénéfice du bien commun. Un compromis est une mise entre parenthèses d'un différend par un accord entre les parties.

« Dans un compromis on se met d'accord pour composer, c'est-à-dire pour suspendre le différend, sans qu'il ait été réglé par le recours à une épreuve dans un seul monde » (ibid, p.337).

Boltanski et Thévenot mettent en évidence que le compromis est fragile, car il ne se base pas sur un principe supérieur commun partagé par les protagonistes (ibid, p.339). Ils suggèrent alors des manières de renforcer le compromis, en créant des objets hybrides « composés d'éléments relevant de différents mondes et de les doter d'une identité propre en sorte que leur forme ne soit plus reconnaissable si on leur soustrait l'un ou l'autre des éléments d'origine disparate dont ils sont constitués. » (ibid, p.339). Les compromis sont également facilités dans leur composition par la présence de protagonistes aux qualités équivoques c'est-à-dire qui appartiennent à plusieurs mondes (ibid, p.340). Une fois un compromis dégagé, ce dernier peut lui-même être soumis à la critique dans ce qui est appelé une figure complexe (ibid. p.343).

Boltanski et Thévenot nous proposent à ce stade, une liste de quelques figures de compromis entre les mondes.

Tableau n.2 : tableau des figures de compromis (Boltanski et Thévenot, 1991, p.357 à 407)

En fin de compte, l'idée même du compromis n'est satisfaisante qu'à moyen terme car elle ne permet pas la résolution en profondeur d'un différend. À aucun moment, les acteurs en présence ne s'accordent sur un principe supérieur commun. Cette idée est très clairement exprimée par les auteurs :

« Mais la critique ne peut jamais dans ce cas être complètement clarifiée parce qu'il n'est pas possible de remonter à un principe supérieur commun » (ibid, p.343).

C'est ici que le philosophe français Paul Ricoeur nous éclaire en nous montrant que si les compromis sont fragiles, ils peuvent porter en eux les germes d'un nouveau principe supérieur commun à même, quant à lui, de résoudre le différend en profondeur.

« Tous les compromis sont faibles, parce qu'ils ont des principes moins forts que les principes qui s'opposent. Un compromis est honnête s'il reconnaît la force de la revendication de part et d'autre, mais en même temps il est créateur, car il ouvre la voie vers la recherche de nouveaux principes plus vastes. Pour le dire autrement, il me semble que le bien commun se définit par le compris entre des règles rivales qui couvrent des secteurs divers d'activité, des mondes d'action. » (Ricoeur, 1991).

2.5 Positionnement de la collaboration wiki dans les sept mondes

L'instrument technique wiki n'est pas neutre (Ellul, 1977), il contient un cadre de fonctionnement et un cadre d'usage (Flichy, 2005, p.131), qui conditionnent la collaboration wiki. Nous allons à présent montrer de façon théorique, quels sont les mondes potentiellement mobilisés par la collaboration wiki.
Le premier monde qui soutient la collaboration wiki est le monde civique. Le cadre de fonctionnement du wiki est par essence démocratique, il a été pensé pour le collectif et pour Boltanski et Thévenot la démocratie est avec la République la forme la plus accomplie du monde civique (Boltanski et Thévenot, 1991, p.239). Cunningham le concepteur du wiki le décrit ainsi : « un wiki est un site Web éditable par tous non seulement en termes de contenu, mais également de structure. Chaque personne ayant accès à ce dernier peut ajouter, modifier ou supprimer de lʼinformation et en changer lʼorganisation. Cet accès universel à la création et la modification de page Web encourage une utilisation démocratique du Web et rend accessible la composition à des usagers sans connaissance technique » (Leuf et Cunningham, 2001, p. 16). Le wiki favorise la collaboration, c'est sa raison d'être principale (Bhatti et al., 2011), il favorise « la transparence et les initiatives » (Ebersbach et al., 2008, p.25). L'aspect démocratique du wiki est renforcé par un accès libre et par la simplicité du système qui fonctionne selon des règles minimales (ibid). Souvent comme c'est le cas pour Wikipedia avec Mediawiki, le code source du moteur est libre, ce qui ancre encore davantage le wiki dans le monde civique. Si la référence au monde civique peut se justifier, elle n'est pas suffisante. Le monde civique s'appuie sur de nombreuses règles et lois qui sont souvent synonymes de bureaucratisation excessive ce qui ne correspond pas au cadre de fonctionnement du wiki, mais pourrait être un cadre d'usage possible. C'est ici que le monde projet nous offre un autre éclairage. Comme nous l'avons déjà dit, le wiki et par enchainement la collaboration wiki sont de forme réticulaire et non hiérarchique (dans leur essence pas forcément leurs usages). Ainsi, la collaboration wiki relève d'une hybridation ou l'individu s'efface au profit du collectif comme dans le monde civique, mais en même temps, elle reprend l'aspect connectionniste du monde projet. L'effacement de l'individu est directement visible lorsque l'on consulte une page wiki, on ne sait pas d'emblée qui sont les auteurs, pour le savoir, il est nécessaire d'aller consulter l'historique. L'outil n'est pas conçu pour mettre en valeur l'individu, mais bien le résultat d'un processus de création collective. La collaboration wiki est ancrée dans les croyances et les valeurs que véhicule le wikiway. Plutôt que d'établir de lourdes règles pour ordonner le contenu comme dans le monde civique, on favorise une sécurité allégée (soft security) qui repose sur la bonne foi des utilisateurs et sur le fait que plus il y a de monde qui voit une erreur, plus celle-ci a de chance d'être corrigée rapidement (Klobas, dans Kock, 2008). On fait ici référence à la notion de confiance qui fait partie des relations naturelles entre les êtres du monde projet. Un troisième monde à considérer dans l'hybride décrit ci-dessus, c'est le monde de l'inspiration. Un wiki à la base c'est une page blanche, sans contenu et sans structure. Le contenu des pages et la construction de la structure qui va les relier par des hyperliens sont le fruit de la collaboration wiki. Ce qui si l'on repense au cadre d'usage de Flichy, laisse une grande latitude à l'utilisateur qui peut construire le wiki selon ses besoins et selon son identité, ce qui reste toutefois à démontrer. De plus, le wiki est reconnu pour son aspect ludique. À la question : pourquoi un wiki fonctionne ? Ebersbach et al nous disent parce que le wiki est « cool », parce qu'il crée une atmosphère agréable de jeu qui favorise le processus d'auto-organisation (Ebersbach et al., 2008, p.24). Finalement, le wiki mobilise certaines des grandeurs du monde industriel ce qui peut sembler contradictoire. En effet, le wiki réduit significativement la complication de la coordination par documents c'est-à-dire, les échanges multiples de documents par messagerie électronique ou par un site de partage. Il réduit par exemple la quantité de courriels échangés (Grace, 2009) (Barondeau, 2010). Autrement dit, le wiki a le potentiel d'améliorer la rentabilité des organisations par la réduction des coûts de transaction (Tapscott et Williams, 2006 p.). D'ailleurs lorsque des auteurs de management s'emparent du wiki, il est de suite question d'en mesurer les performances (Bhatti et al., 2011).

2.5 Simulation d'une guerre des mondes

Nous allons dans cette section simuler les différends que pourrait soulever la collaboration wiki au sein des organisations socio-sanitaires québécoises. Une première expérience sur un wiki est souvent ressentie comme un choc culturel (Ebersbach et al. 2008, p.11). La collaboration wiki contraste avec les façons plus traditionnelles de collaborer s'appuyant sur des logiciels prêts à l'emploi. Un wiki n'est pas comparable à un logiciel conçu pour une tâche particulière (ibid, p.440). Sans aborder directement les wikis, Ollus et al. soulignent les changements nécessaires au sein d'une organisation qui souhaite mener à bien des projets collaboratifs, selon les auteurs cela demande des compétences proches de celles exigées par la gestion d'une organisation virtuelle (Ollus et al. 2011). À ce jour poursuivent-ils on s'est beaucoup concentré sur l'évolution des projets et sur leurs performances en négligeant les interactions entre les processus individuels et d'affaires. Pour Ollus et al., dans un projet collaboratif : « les décisions sont prises de façon décentralisée et démocratique » (monde civique/monde projet), « la confiance et le leadership prennent davantage d'importance ». Ils poursuivent en disant que « la confiance est déterminée par la culture organisationnelle » et que « la confiance est vue comme un mécanisme de coordination qui soude les relations » (monde projet) en conséquence, ce type d'organisation doit mettre en place une atmosphère collaborative et inspirante à partir entre autres d'une décentralisation du management (monde projet) (ibid). Ils proposent d'ailleurs l'usage des médias sociaux (dont le wiki fait partie), pour améliorer la visibilité et la transparence. On perçoit nettement à quel point les valeurs, des anciens modèles du monde industriel et du monde domestique se heurtent aux questions d'ouverture, de transparence, d'inspiration ou de limitation du contrôle. Pour tenter de situer les points de litiges et d'accords potentiels relatifs à la collaboration wiki au sein des organisations socio-sanitaires québécoises, nous rapprochons les mondes mobilisés par ces organisations aux principes soutenant le cadre de fonctionnement du wiki et le cadre d'usage des wikis publics (Flichy, 2005).

Avant d'entamer un rapprochement, il est nécessaire de comprendre qu'il existe déjà au sein même des organisations socio-sanitaires contemporaines, un conflit sous-jacent entre le monde civique et le monde industriel qui les composent. Ces organisations fonctionnent selon deux principes supérieurs communs conflictuels, qui sont respectivement l'intérêt collectif et la performance. Le monde industriel reproche au civique son inefficacité administrative (Boltanski et Thévenot, 1991, p.331). Dans l'autre sens, le civique reproche une recherche continuelle de performance au détriment de la qualité des soins des patients. Mais revenons-en à la collaboration wiki.

Premièrement, lorsque le monde civique de l'organisation publique est confronté à la collaboration wiki, cela pourrait produire divers effets. Tout d'abord, il y a potentiel accord, car le principe supérieur commun qui est le collectif est présent de part et d'autre. Dans un hôpital par exemple, le professionnel de la santé s'efface au profit du collectif qui a pour mission de sauver des vies. Le collectif peut également sous-entendre un souci de transparence vis-à-vis de ses membres. Transparence à laquelle la collaboration wiki répond, mais qui pourrait dans certains cas poser problème. Exemple : la confidentialité des dossiers patients, ou l'écrit utilisé comme preuve contre le corps médical). La co-édition et de partage devraient aussi avoir un écho positif dans le monde civique de l'organisation publique. Par contre, certains litiges risquent d'apparaître eu égard au mode d'organisation. La collaboration wiki est connectiviste (monde projet), les acteurs relient les pages par des hyperliens. Les pages contiennent des profils, des protocoles, des références qui facilitent la connexion des idées et des personnes. Ce mode de fonctionnement s'il peut sembler pragmatique pourrait rencontrer des réticences de la part d'une bureaucratie professionnelle régie par des standards et des normes (parfois contradictoires) émis par l'organisation, les ordres, les syndicats, etc. Deuxièmement, lorsque le monde industriel entre en action, le civique est critiqué comme on l'a déjà dit pour son inefficacité administrative et pour les risques potentiels de bureaucratisation qu'il sous-entend. Troisièmement lorsque le monde industriel de l'organisation publique rencontre le monde industriel de la collaboration wiki, le principe supérieur commun est le même à savoir la performance, il y a donc accord sur la base de la réduction des coûts de transaction. Toutefois, la part du monde industriel de la collaboration wiki ne nous semble pas dominante, il y a donc des chances que ce bénéfice passe inaperçu pour des gestionnaires face aux litiges qu'il soulève en contrepartie. Quatrièmement, lorsque le monde industriel de l'organisation socio-sanitaire rencontre le monde de l'inspiration ouvert par le wiki, le conflit est immédiat. En effet, si le premier aime les standards, la routine et les performances, le second ne jure que par la singularité, l'intuition et le rêve. Ainsi on pourra reprocher au wiki son contenu mal structuré, pouvant conduire au chaos (Klobas, dans Kock, 2008). La structure hypertexte peut poser des « problèmes initiaux de coordination et d'acceptation » dus à la liberté offerte par l'outil et qui demande une auto-discipline des utilisateurs (Ebersbach et al., 2008, p.440). Le cadre d'usage du wiki tel que défini par Flichy élargit les possibilités offertes aux usagers, qui sont capables de modifier à la fois le contenu et la structure du wiki. La majorité des outils issus du monde industriel restreignent volontairement les libertés des usagers. Même l'architecture de collaboration développée par Kock qui si elle demeure pertinente pour des outils de groupwares et qui reprend dans un cadre collaboratif les composantes de communication, de coordination et de coopération, qui sont intégrés au cadre de fonctionnement du wiki, considère que c'est à un designer de penser l'environnement numérique pour les usagers (Kock, 2008). Pour reprendre l'analogie de d'Eric S. Raymond, c'est le choc entre la cathédrale et le bazar (Raymond, 2000). L'analogie est reprise par Ebersbach et al. pour justifier que le wiki basé sur le modèle du bazar est plus efficace pour construire une organisation qui s'auto-organise, que le modèle hiérarchique et rigide de la cathédrale (Ebersbach et al. 2008, p.23). Ce fut d'ailleurs un choc pour beaucoup de constater que le modèle du bazar dont sont issus Linux et Wikipedia fonctionne aussi bien (ibid, p.24). Cinquièmement, lorsque le monde industriel de l'organisation socio-sanitaire rencontre le monde projet de la collaboration wiki, il y a conflit. Le monde projet soutenu par le modèle du réseau s'oppose au monde 'industriel' des années 60 (Boltanski et Chiapello, 1999, p.218-219). Dans deux corpus l'un des années 60 et l'autre des années 90, Boltanski et Chiapello montrent à quel point le monde industriel dominé dans les années 60 (6764 points) suivi loin derrière en seconde position par le monde domestique (2033 points) et le monde marchand (1841 points). Dans les années 90 le monde industriel est toujours en tête avec (4972 points) mais il est talonné par un nouveau venu, le monde projet et sa logique réseau (3996 points). La troisième place revient encore au monde marchand (2207 points) et le grand perdant est le monde domestique qui chute à la quatrième place (1404 points). Concrètement, on voit que le monde projet fait sa place au détriment à la fois du monde domestique et du monde industriel. Nous n'avons aucun chiffre actualisé 20 ans après ce constat, mais avec l'avènement des médias sociaux forts est à parier que c'est aujourd'hui la logique réseau du monde projet qui domine. Il est donc possible que le choc initial entre les mondes industriel et projet dans les organisations sociaux-sanitaires soit atténué par cette tendance forte d'une logique réseau dominante. Du côté des organisations socio-sanitaires, on parle beaucoup du réseau de la santé, mais nous avons du mal à évaluer à quel point cette notion de réseau est proche ou éloignée (dans son opérationnalisation) de la logique réseau du monde projet. Nous pourrons mieux juger de cet aspect une fois sur le terrain. Enfin, sixièmement, lorsque le monde civique de l'organisation socio-sanitaire rencontre le monde projet de la collaboration wiki, le conflit est possible. Boltanski et Chiapello n'ont pas considéré cette confrontation, mais nous pouvons anticiper que des deux côtés on recherche le bien commun, mais que la façon d'y parvenir diffère. Le monde civique donne délégation de gouvernance à des représentants élus du peuple pour réaliser le bien commun. Le monde projet est gouverné par des médiateurs (Boltanski et Chiapello, 1999) et de plus en plus par des acteurs qui s'auto-gouvernent (Hess et Oström, 2006). En d'autres termes, dans le monde civique, la hiérarchie persiste, alors que dans le monde projet elle s'aplatit.


Figure 6 : Confrontation des mondes mobilisés par les organisations socio-sanitaires avec ceux mobilisés par le wiki

2.6 Idéologie et utopie

Les mondes sont des philosophies politiques qui peuvent être vues comme des idéologies auxquelles se réfèrent les acteurs de chaque monde. La notion d'idéologie est dans le langage courant chargée d'une connotation négative. De l'autre côté, lorsque l'on parle de collaboration wiki, en particulier lorsqu'elle est prônée par les nouveaux prophètes des technologies, nous vient à l'esprit l'idée d'utopie. Une utopie qui sur la base d'un nouveau logiciel appelé cette fois un moteur wiki, nous promet un monde meilleur. Or on en a déjà vu passer beaucoup des logiciels avec pour mission de sauver les organisations de leurs troubles. Concrètement, nous répondrons dans cette section à deux questions. À quoi servent les idéologies des mondes ? À quoi sert l'utopie de la collaboration wiki ?

C'est dans un recueil de 18 conférences tenues en 1975 à l'université de Chicago par Ricoeur et intitulé L'idéologie et l'utopie que l'on va trouver nos réponses. Car Ricoeur ne se limite pas à une réflexion personnelle au demeurant fort riche, il nous emmène aussi à la découverte de Weber, Marx, Althusser, Mannheim, Habermas, Geertz, Saint-Simon et Fourier. Comme prémisse Ricoeur spécifie que les deux notions sont ambiguës, tantôt négatives, tantôt positives et qu'en premier lieu, c'est leur aspect pathologique qui est visible (Ricoeur, 2005, p.17). Il ajoute que les idéologies ne sont pas reconnues par leurs protagonistes alors que les utopies le sont.

« L'idéologie est toujours un concept polémique. Elle n'est jamais assumée en première personne; c'est toujours l'idéologie de quelqu'un d'autre. Même lorsqu'on l'entend en un sens faible, l'idéologie est quand même le tort de l'autre. Personne ne se reconnaît jamais comme pris dans l'idéologie. En revanche, les utopies sont plaidées par leurs auteurs mêmes, et elles constituent même un genre littéraire spécifique » (ibid, p. 19)

Ceci revient à dire que les êtres appartenant à un des sept mondes ne se revendiqueraient jamais comme faisant partie dans ce monde. En revanche, l'utopie de la collaboration wiki elle serait revendiquée haut et fort par ses évangélistes. Marx, oppose réalité et idéologie en comparant la seconde à une image rétinienne inversée de la praxis (ibid, p.22). Ricoeur se rattache également à cette opposition : « Ce sera ma propre ligne d'analyse d'établir que l'opposition entre la science et l'idéologie est secondaire en comparaison de l'opposition plus fondamentale entre l'idéologie et la vie sociale effective, entre l'idéologie et la praxis » (Ibid, p. 28). Mais il ajoute immédiatement que : « Le plus fondamental dans le contraste de l'idéologie et de la praxis n'est pas l'opposition, ce n'est pas la distorsion ou la dissimulation de la praxis par l'idéologie. C'est plutôt une connexion interne entre les deux termes. » (Ibid, p. 28). Pour lui la réalité sociale possède dès le départ une dimension idéologique dont la fonction symbolique, l'action symbolique pour Geertz est la condition nécessaire à un procès de distorsion (ibid), c'est-à-dire à une épreuve chez Boltanski et Thévenot.

« Le conseil d'action symbolique est remarquable, parce qu'il propose de décrire les processus sociaux non par des catégories, mais par des figures stylistiques, des tropes. Geertz avertit que si nous ne maîtrisons pas la rhétorique du discours public, nous ne pouvons pas articuler le pouvoir expressif et la force rhétorique des symboles sociaux » (ibid, p.30).

Geertz parle de maîtriser la rhétorique du discours public, rappelons que l'épreuve de De la justification ont lieu en public.

« L'épreuve possède fondamentalement deux propriétés : elle est un élément institué, elle consacre un certain ordonnancement du monde en même temps qu'elle offre la possibilité de rompre cet ordre, de le réévaluer et de rejouer l'attribution des grandeurs et les attributs de la reconnaissance en public » (Breviglieri et al., 2009, p.10).

Pour Geertz nous dit Ricoeur, les êtres ont besoin d'une trame de référence pour percevoir le réel. « Nous ne pouvons rien percevoir sans projeter en même temps un ensemble de formes (patterns), un réseau, dirait Geertz, de matrices et de cadres à travers lesquels nous articulons notre expérience. » (Ricoeur, 2005, p.30). Ricoeur partage ce point de vue avec Geertz et remarque l'absolue nécessité qu'ont les hommes d'évoluer dans un système culturel. Pour Geertz, l'idéologie est intégrative par l'action symbolique autrement dit, elle est identité.

« La flexibilité même de notre existence biologique rend nécessaire un autre type de système informationnel, le système culturel. Par ce que nous n'avons pas de système génétique d'information pour le comportement humain, nous avons besoin d'un système culturel. Aucune culture n'existe sans un tel système. L'hypothèse est donc que, là où il y a des êtres humains, on ne peut rencontrer de mode d'existence non symbolique et moins encore d'action non symbolique. L'action est immédiatement réglée par des formes culturelles, qui procurent matrice et cadre pour l'organisation de processus sociaux ou psychologiques, de la même manière peut-être que les codes génétiques – je n'en suis pas certain – procurent de tels cadres pour les processus organiques. De même que notre expérience du monde naturel requiert un cadrage, un cadrage est aussi nécessaire pour notre expérience de la réalité sociale. » (ibid, p31)

Pour Boltanski, Thévenot et Chiapello, les matrices de références du système culturel sont les mondes, qui chacun selon leurs principes supérieurs communs, légitiment le système politique et ses mécanismes d'autorité c'est-à-dire de pouvoir.

« C'est le rôle de l'idéologie de légitimer l'autorité. Plus précisément, tandis que l'idéologie sert, comme nous venons de le voir, de code d'interprétation qui assure l'intégration, elle le fait en justifiant le système présent d'autorité. » (ibid, p.32)

Pour Geertz, idéologie et pouvoir sont indissociables, Ricoeur le cite : « c'est à travers la construction des idéologies, des figures schématiques de l'ordre social que l'homme se fait, pour le meilleur ou pour le pire, animale politique. » (ibid, p.342)

Si pour Marx, l'idéologie a un rôle de distorsion du réel qui nécessite un démantèlement causal, qu'elle a un rôle intégrateur pour Geertz, pour Weber, elle joue aussi un rôle de médiation. Weber utilise des idéaux types, qui ne sont ni une déduction, ni une induction, mais des structures intermédiaires qui nous aident à expliquer la complexité du réel (ibid, p.34 et 248). Pour Ricoeur, Habermas permet de passer de Weber et à Geertz et nous dit : « il n'est plus possible d'affirmer que les gens ont d'abord une praxis, puis qu'ils ont ensuite des idées sur elle, qui constituent leur idéologie. Au lieu de cela, on constate que la praxis intègre une couche idéologique : cette couche peut faire l'objet d'une distorsion, mais c'est une composante de la praxis elle-même. » (ibid, p. 294–295)

Venons-en à l'apport de Mannheim qui est double pour l'étude de l'idéologie et de l'utopie qu'il est le premier à avoir reliées. Premièrement, nous dit Ricoeur : « il a remarqué qu'il y a deux manières pour un système de pensée de ne pas être congruent avec les courants généraux d'un groupe ou d'une société : soit en se fixant sur le passé, et en opposant une forte résistance au changement, ou en fuyant en avant, par un encouragement au changement. » (ibid, p.215). Deuxièmement, à travers le paradoxe de Mannheim, il dépasse l'idéologie marxiste en incluant dans l'idéologie celui qui en parle (ibid). Notons dans De la justification, les êtres d'un monde, d'une idéologie, sont aussi les acteurs de leur idéologie et qu'à travers les épreuves, ils légitiment ou remettent en question cette même idéologie.

Nous ne pourrons résumer l'idéologie mieux que le fait Ricoeur dans sa synthèse :

« Pour conclure ce dernier chapitre sur l'idéologie, je dirais que le concept d'intégration présuppose les deux autres concepts fondamentaux – la légitimation et la distorsion –, mais qu'il fonctionne en réalité idéologiquement par le biais de ces deux autres facteurs. Plus encore, on peut situer le nexus entre ces trois fonctions si on rapporte le rôle de l'idéologie au rôle plus vaste de l'imaginaire social. À ce niveau très général, mon hypothèse (développer plus amplement dans les chapitres consacrés à l'utopie) et que l'imagination travaille dans deux directions différentes. D'une part, elle peut fonctionner pour garantir un ordre. Dans ce cas, sa fonction est de mettre en scène un processus d'identification qui reflète l'ordre. L'imagination prend ici l'apparence d'un tableau. D'un autre côté, pourtant, elle peut avoir une fonction perturbatrice : elle opère alors à la manière d'une rupture. Dans ce cas, son image est productive : elle imagine quelque chose d'autre, un ailleurs. Dans chacun de ces trois rôles, l'idéologie représente la première forme d'imagination : elle fonctionne comme une garantie, une sauvegarde. L'utopie représenta l'inverse la seconde forme d'imagination : elle est toujours un regard qui vient de nulle part. Comme le suggérait Habermas, c'est peut-être une dimension propre à la libido elle-même que de se projeter aus – au-dehors, nulle part – dans ce mouvement de transcendance, tandis que l'idéologie est toujours à deux doigts de devenir pathologique en raison de sa fonction conservatoire, à la fois au bon et au mauvais sens du terme. L'idéologie maintient l'identité, mais elle veut aussi conserver ceux qui existent : elle est donc déjà un frein. Quelque chose devient idéologique – au sens le plus négatif du terme – quand la fonction d'intégration se pétrifie, quand elle devient rhétorique au mauvais sens, quand la schématisation et la rationalisation prennent le dessus. L'idéologie travaille à la charnière entre fonction d'intégration et résistance. » (ibid, p.350-351)

Nous pouvons maintenant répondre à notre première question. Les mondes idéologiques de Boltanski, Thévenot et Chiapello, déforment la réalité, tout en offrant aux êtres qui les habitent et qui les ont légitimés, une identité intégrante. Au chercheur, les mondes offrent une grille d'analyse pour décoder l'imaginaire social. Nous pourrons alors mieux saisir face à la collaboration wiki, les velléités conservatrices ou réformistes des acteurs.

Abordons à présent, la notion d'utopie. Pour Mannheim une utopie est une idée remise en question par les personnes qui ont le pouvoir et dont les idéologies ordonnancent le présent. L'utopie sera alors pour d'autres sources d'inspiration pour remettre en question les idéologies qui ont court. Rapporté aux mondes, on peut supposer que les êtres grands dans l'idéologie qui domine risquent de s'opposer à une utopie, qui viendrait remettre en question leur statut. Il est également envisageable que l'utopie soit soutenue par les êtres petits ou exclus du monde de l'idéologie dominante.

« Quand une idée est étiquetée « utopique », elle l'est ordinairement par un représentant d'une époque déjà dépassée. D'autres part, la représentation des idéologies comme idées illusoires, mais adaptées à l'ordre actuel, et généralement l'œuvre de représentants d'un ordre d'existence qui est encore en voie d'apparition. C'est toujours le groupe dominant en plein accord avec l'ordre existant, qui détermine ce qui doit être considéré comme utopie, tandis que le groupe ascendant, en conflit avec les choses telles qu'elles existent, est celui qui détermine ce qui est jugé comme idéologique » Mannheim cité par Ricoeur (ibid, p.236)

Concrètement, pour Mannheim l'utopie joue un double rôle. Elle vient ébranler par des idées nouvelles, la réalité cristallisée dans les idéologies dominantes et elle rattache le nouvel idéal aux revendications des dominés abusés par le pouvoir en place (ibid, p.363). Le moteur de l'utopie est l'utopie du progrès (ibid, p.372). Pour Saint-Simon, l'utopie est non violente, elle s'appuie sur l'imagination pour rompre avec le passé (ibid, p.378). Ricoeur reprend même les mots de Desroche pour qualifier l'utopie de rêve social (ibid, p.379). Ce rêve a pour rôle de passionner la société pour mieux la mouvoir et la motiver (ibid, p.389) afin de renverser le pouvoir en place. Le pouvoir demeure l'enjeu principal et c'est par le pouvoir que Ricoeur relie idéologie et utopie. Il se désole du même coup que le pouvoir n'apprenne pas de ses échecs passés.

« Si, conformément à mon analyse, l'idéologie et la plus-value qui s'ajoutent au défaut de croyance en l'autorité, l'utopie est ce qui démasque cette plus-value. Toutes les utopies sont finalement aux prises avec le problème de l'autorité. Elles tentent de montrer comment on peut être gouverné autrement que par l'État, parce que chaque État et l'héritier d'un autre. Je suis toujours étonné du peu d'historicité du pouvoir : il est très répétitif. Un pouvoir en imite un autre. » (ibid, p.392)

Face aux échecs du pouvoir, les utopies proposent des alternatives qui évoluent sur un continuum allant de « être dirigé par de bons gouvernants – ascétiques ou éthiques – ou bien ne pas être dirigé par des gouvernants » (ibid, p.393). L'utopie dans son action motivationnelle jette un voile de suspicion sur l'idéologie dominante (ibid, p.394). Au bout du compte nous dit Ricoeur, idéologie et utopie, convergent un problème fondamental : l'opacité du pouvoir (ibid, p.405). Il s'adonne ensuite à un exercice comparatif des deux notions qui dit-il travaillent toutes deux sur trois niveaux (ibid, p.406-407). Lorsque l'idéologie est distorsion, l'utopie est fantasmagorique. Lorsque l'idéologie est légitimation, l'utopie se veut une alternative au pouvoir en place dont le problème est toujours hiérarchique. Enfin, lorsque l'idéologie est identification, l'utopie est exploratrice d'un autre possible. Pour Ricoeur, l'utopie est avant tout une bouffée d'oxygène dans un monde paralysé par des systèmes déficients, mais malheureusement dominant. « L'expérience est celle de la contingence de l'ordre. Telle est, à mon avis, la valeur essentielle des utopies. À une époque où tout est bloqué par des systèmes qui ont échoué, mais qui ne peuvent être vaincus – tel est l'appréciation pessimiste que je porte sur notre temps –, l'utopie et notre ressource. » (ibid, p.394)

Dans le premier chapitre nous avons défini l'utopie de la collaboration wiki ainsi : la collaboration wiki meut par un moteur wiki permet à un nombre illimité d'individus qui s'auto-gouvernent, d'atteindre un objectif commun, par la création collective de contenu en soutenant la création, l'émergence et le partage de représentations symboliques. En réponse à notre seconde question, nous pouvons dire que l'utopie de la collaboration wiki est une vision alternative aux idéologies dominantes qui tente de montrer que l'on peut collaborer au sein d'une organisation autrement que de façon verticale. Elle s'inscrit dans un mouvement plus large qui après avoir vu une émigration de l'idéologie de la sphère religieuse vers la sphère économique (ibid, p.304), voit aujourd'hui poindre, une émigration de la sphère économique mise à mal par la crise vers une sphère technologique soutenue par la culture Internet et dont la collaboration wiki pour les organisations socio-sanitaires n'est encore qu'une utopie. Utopie qui fait son chemin puisque Tapscott et Williams pensent déjà le pont entre l'économie et le wiki en santé en affirmant : « The doctor's effectiveness is not as strong as it could be. They're stymied by their inability to collaborate with patients, and their opportunity to collaborate with their peers is limited to the occasional conference [...]. Doctors need the wikinomics tonic just as much as the patients » (Tapscott et Williams, 2010, p.193)

Pour conclure, Ricoeur nous dit :

« Les symboles qui règlent notre identité ne proviennent pas seulement de notre présent est de notre passé, mais aussi de nos attentes à l'égard du futur. S'ouvrir aux imprévus, aux nouvelles rencontres, fait partie de notre identité. L'« identité » d'une communauté ou d'un individu est aussi une identité prospective. L'identité est en suspens. Par conséquent, l'élément utopique en est une composante fondamentale » (Ricoeur, 2005, p.408).

Il ajoute :

« Ma conviction est que nous sommes toujours pris dans cette oscillation entre idéologie et utopique. Il n'y a pas de réponse au paradoxe de Mannheim, sauf à dire que nous devons essayer de guérir la maladie de l'utopie à l'aide de ce qui est sain dans l'idéologie – son élément d'identité qui est, encore une fois, une fonction essentielle de l'existence – et tenter de guérir la rigidité, la pétrification des idéologies par l'élément utopique » (ibid, p.409).

Ce qui nous amène à dire que les cités de Boltanski, Thévenot et Chiapello, renferment le passé dont la fonction symbolique guide les acteurs dans la construction des mondes et que l'utopie wiki représente pour eux une alternative à la collaboration verticale sur laquelle elle jette un voile. Nous n'aurons donc aucune crainte à utiliser le mot utopie pour parler de la collaboration wiki puisque « la seule manière de sortir du cercle dans lequel l'idéologie nous entraîne, c'est d'assumer une utopie » (ibid, p.231). Rappelons aussi que « si nous pouvions imaginer une société où tout est réalisé, ce serait la société de la congruence. Ce serait aussi une société morte, qui n'aurait plus de distance, ni d'idéaux, ni projets d'aucune sorte » (ibid, p.240). Enfin, la mise en garde de Ricoeur sur la maladie de l'utopie de la collaboration wiki, devra être traitée par la compréhension de ses effets comme nous l'a appris McLuhan.

2.7 Conclusion

Notre recherche consistera à analyser au sein du secteur socio-sanitaire, les épreuves et les compromis engendrés, par la rencontre de l'utopie de la collaboration wiki et des idéologies (les mondes) qui façonnent les acteurs du secteur dans la critique ou la justification de l'utopie. Ultimement, nous essayerons de voir si l'utopie de la collaboration est assez solide pour craquer à partir du tremplin des compromis, les idéologies dominantes et les pousser vers un nouveau principe supérieur commun.


Figure n.7 : Schéma de synthèse de la guerre des mondes

Bibliographie

Barondeau, R. 2010. Comment le wiki peut-il nous aider à composer avec la complexité en gestion de projet. Maîtrise en gestion de projet, Université du Québec à Montréal
Bhatti, Z.A., Baile, S. and Yasin H.M. 2010. The Success of Corporate Wiki Systems : An End User Perspective. WikiSym,11, October 3-5,2011. Mountain View california. USA
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Cartier M. et J. Husband. 2010. La société émergente du XXIe siècle Paris : Éditions Dangles
Ellul, Jacques. 1977. Le système technicien. Paris: Calman-Lévy.
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